Les belles familles chrétiennes de Touraine

Une découverte inattendue dans les archives de Gallica

En cherchant dans Gallica des informations à partir du patronyme de ma mère, j’ai trouvé un événement incroyable auquel ses parents ont participé : Les belles familles chrétiennes de Touraine. C’est ainsi qu’en une de l’Écho de Chinon, daté du 23 juin 1938, l’article intitulé « La Fête des Belles Familles Catholiques de Touraine » montre deux photos de groupe. Et en-dessous, sont indiqués les noms des personnes présentes. Et là, surlignés en jaune par Gallica, je vois apparaitre les noms de M. Châtelas et Mme Châtelas, au deuxième rang. Et j’y reconnais bien mes grands-parents. Et sous la deuxième photo, nous sommes invités de « voir le palmarès en page 2).

Ce que je fais, et en y cherchant leur noms, lesquels sont regroupés par le nombre d’enfants par famille. Ainsi, la liste commence par les « familles de 14 enfants » jusqu’aux « familles de 4 enfants ». Pfiou, cela en fait des familles nombreuses !! Aussi, sachant qu’il n’y avait que 4 enfants dans cette famille, je cherche les parents de ma mère dans ce groupe. Et, oh surprise, je ne les trouve pas ! Comment expliquer cela ? Ils y sont ou ils n’y sont pas ? Bon, je m’en vais voir dans les autres groupes, en remontant dans celui des 5 enfants. Toujours personne !! Et celui de 6 enfants ? Ah, ils sont là ! Quoi ? 6 enfants ? Y a-t-il eu des enfants que je ne connaisse point ? Ah, bon sang, mais c’est bien sûr comme aurait dit le commissaire Bourrel, c’est oublier les pupilles qu’ils ont accueillis et dont nous avons quelques photos.

Quand on parle de l’événement en tant que tel

Le même article est repris tel quel dans l’édition de La Croix d’Indre-et-Loire du 26 juin 1938 . C’est quasiment un copier-coller sur celle de l’Écho de Chinon. À croire qu’ils sont tirés par la même imprimerie. Par contre dans celle du 19 juin 1938, La Croix d’Indre-et-Loire, nous offre en première page un article intitulé « En l’honneur des belles familles de Touraine ». Celui-ci nous dit que le « dimanche 12 juin, a eu lieu sous la présidence de son Exc. Mgr. Gaillard, qu’assistait M. le chanoine Gounin, vicaire général, une fête en l’honneur des belles familles de Touraine. » Et que « à cette journée familiale étaient invités et participèrent les pères et mères de 60 familles ayant eu au moins 4 enfants nés vivants. » De plus, est reproduite en intégralité l’allocution que prononça M. Le chanoine Bosseboeuf lors de la messe qui fut célébrée à l’église St Julien. Celle-ci se poursuit en page 2, 3e colonne. Vue la longueur du texte, ce fut très long !

Photo des Belles Familles de Touraine prise en 1938 devant le porche de la Basilique St Martin

Photo des Belles Familles de Touraine prise en 1938 devant le porche de la Basilique St Martin
(les grands-parents se trouvent deuxième rangée, quatrième et cinquième personne à partir de la droite)

Et à midi et demi, les familles se retrouvent à l’Hôtel de La Croix Blanche (aujourd’hui, salle Jean de Ockeghem) pour participer au banquet familial d’environ 150 couverts. Et à la table d’honneur, nous y trouvons une belle brochette d’officiers, majoritaires, de responsables religieux et d’aristocrates. Aussi, la présence de ces hauts personnages explique l’applaudissement de M. Le Vicaire général qui « voit dans la famille, l’église et l’armée, les trois piliers de la Patrie. » Et « vers 14h30 eut lieu le traditionnel pèlerinage au Tombeau de Saint Martin, « lequel fut suivi par la photographie prise « en deux groupes sur le parvis de la basilique, par la maison Peigné. »

Un cadeau transmis que nous avons oublié

Enfin, les 60 familles se rendirent à l’Hôtel Métropole où fut faite la distribution des cadeaux-souvenirs, notamment des fauteuils, offerts à chacune d’elles. Et c’est là que, informée de ma découverte, ma sœur Madeleine me rappelle que notre mère savait que la sienne avait reçu ce fameux fauteuil en récompense de sa qualité de mère de famille nombreuse. Elle ne savait cependant ni à quelle occasion précise, ni quand ses parents l’avaient reçu.

Le fauteuil, lui, a poursuivi son chemin dans la famille. À la mort de nos grands-parents, en 1967, Madeleine en hérita. Puis, en 1972, comme il fallait meubler la maison de Lusseray, il partit avec nous à la campagne, en Poitou.

Il y resta jusqu’à l’été 1998, lorsqu’il s’écroula sous le poids de Mimi, en juillet ou en août. Sur la traverse du bas, une plaque métallique rappelait encore l’événement, même si nous n’en connaissons plus aujourd’hui la formulation exacte. Après une soixantaine d’années de bons et loyaux services — services destinés, selon la formule de Madeleine, à « soutenir d’augustes fessiers » — le fauteuil des « Bonnes Familles » finit donc à la poubelle.

Et hélas, lorsque nous nous en sommes débarrassés, nous ignorions encore qu’il représentait un moment de l’histoire de la famille de ma mère, qui avait alors quinze ans. Nous avions devant nous un petit morceau de notre histoire familiale, sans le savoir. Et si nous l’avions su, aurions-nous hésité à nous en débarrasser, voire essayer de le réparer ? Fort peu probable, vu sa vétusté et son mauvais état !

Comment les grands-parents l’ont-ils vécus ?

Rien qu’à voir le palmarès, le contraste social saute aux yeux. Autour des familles se trouvent de nombreux officiers supérieurs : colonels, commandants, capitaines, mais aussi deux généraux, auxquels s’ajoutent quelques membres de familles aristocratiques. On y trouve même un baron. Mon grand-père, alors employé des Chemins de fer d’Orléans, et ma grand-mère, ancienne employée de maison, se retrouvent au milieu de toutes ces personnalités qui appartiennent à un milieu social sans doute bien différent du leur.

Je me demande comment ils ont vécu cette journée. Étaient-ils impressionnés de se retrouver à la table ou dans les cérémonies aux côtés de ces hauts personnages ? Ou bien étaient-ils simplement heureux d’être là au titre de père et mère d’une famille nombreuse ? Ou, était-ce finalement sans importance pour eux, puisqu’ils étaient là au même titre que les autres parents de familles nombreuses ? Impossible de le savoir aujourd’hui.

Quand ces articles nous emmènent plus loin que prévu

Et le palmarès réserve encore bien d’autres surprises. Parmi ces familles figure celle de George Demont-Portal. Leur présence pourrait sembler anecdotique si elle ne prenait, vingt ans plus tard, une tout autre signification : leur petite-fille Jeanne-Marie épousera en 1958… Roger, le fils de mes grands-parents. Ainsi, cette journée de 1938, qui réunissait des familles nombreuses de Touraine, avait peut-être déjà mis en présence deux familles dont les enfants allaient devenir, vingt ans plus tard, une seule et même famille.

Il y a aussi une autre chose puisqu’à l’époque de cette réunion des familles chrétiennes de Touraine, ma tante Bernadette et ma future professeure de français de sixième ont été dans la même classe, à l’école Ste Marie. Mais c’est en consultant ce palmarès que je découvre que les parents, Viau-Méchine, de cette dernière faisaient eux aussi partie des familles nombreuses mises à l’honneur ce jour-là.

Ce que l’on en retient

La généalogie est parfois étonnante : on cherche un nom dans un journal et l’on découvre non seulement ses grands-parents dans une photographie, mais aussi des rencontres et des liens familiaux qui, sur le moment, n’avaient encore aucun avenir écrit.

Cette découverte montre également l’importance que pouvait avoir la religion dans les liens entre les familles à cette époque de l’entre-deux-guerres. Ces rassemblements réunissaient, autour de la foi catholique et de la valorisation de la famille nombreuse, des personnes qui pouvaient appartenir à des milieux sociaux très différents. Peut-être ces occasions ont-elles contribué à créer ou à entretenir des liens qui, parfois, ont perduré bien au-delà de cette journée de juin 1938.

Et finalement, en cherchant simplement le nom de ma mère dans Gallica, j’ai retrouvé bien davantage que mes grands-parents : j’ai retrouvé tout un petit morceau du monde dans lequel ils vivaient.

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