Le « Vieux Château » de Saint Michel sur Loire et la famille ROBUCHON

Dans notre petite famille, nous avons souvent entendu parler du « Vieux Château » de Saint Michel, principalement de la part de notre père. Normal, puisque, dans sa jeunesse, il y alla régulièrement pour, entre autres, rendre visite à sa grand-mère Gabrielle et aussi à y trouver refuge à la fin de la guerre, en 1944. Et le souvenir qu’il en avait était la qualité de grande cuisinière de celle-ci. De cela, il citait non sans fierté son diplôme de « Le Cordon Bleu »1Il citait notamment ce plat de poisson de Loire qui était présenté aux invités, sur un grand plat en argent, avant de retourner en cuisine pour la découpe. Il est à noter que cette école créée en 1895 n’est pas gratuite. Sa formation a pu être payée par un tiers. Peut-être M. GERMAIN. Actuellement le tarif est de 60 000 euros pour neuf mois de formation.​. Et ce qu’il adorait le plus était ces pâtisseries que l’on nomme plus communément « charlotte »​2Il disait aussi qu’il avait aidé sa grand-mère pour la charlotte au chocolat à 3 étages ; il avait trempé les biscuits à la cuillère dans le rhum. Il en était fier. Et que si la charlotte tenait debout, c’était grâce à lui.​. Les siennes étaient au chocolat et avaient 3 niveaux !

Et comme j’aurais aimé connaître cette arrière-grand-mère, Gabrielle. Étant décédée en 1962, soit 4 ans après ma naissance, je n’en ai aucun souvenir. Elle, peut-être ! Et, en dehors de ces récits, il ne nous reste que quelques photos, principalement des moments de fête. Et sans compter les souvenirs qui nous sont contés, ça finit par être frustrant. Surtout de n’y avoir jamais mis les pieds, malgré le fait que nous y soyons allé quelquefois. Juste histoire de savoir où c’est, sans pour autant avoir osé pousser la porte.

Mais qu’est-ce qui a fait que la famille de mon père ait eu autant de liens avec ce château, en dehors de la présence de mon arrière-grand-mère ? Il a été dit que la grand-mère Gabrielle aurait été cousine plus ou moins éloignée, d’avec la propriétaire, Marie Émélie BRY, qui fut l’épouse du sénateur Paul GERMAIN. Et que ce serait suite au décès de son époux, Edmond Firmin ROBUCHON, des conséquences de la première guerre mondiale, qu’elle y aurait trouvé, elle aussi, un refuge familial.

Ce que les archives peuvent nous dire de cette histoire

Et si nous allions vérifier tout cela avec ce que les archives peuvent nous fournir sur la famille ROBUCHON/CHARRON, d’une part et sur la famille GERMAIN/BRY, d’autre part. Selon son livret militaire, mon arrière-grand-père, Edmond Firmin ROBUCHON, forgeron demeurant à Loge-Fougereuse (Vendée), a été rappelé le 3 août 1914 et a été libéré le 3 février 1919. Et il est décédé le 30 septembre 1925. Selon la famille, il serait décédé des suites du gaz qu’il aurait inspiré pendant la grande guerre. Ce faisant, il laisse son épouse, Gabrielle CHARRON, seule avec ses 4 enfants de 17, 16, 14 et 11 ans.

Les recensements de 1926 montrent que l’aînée, après son mariage début mars 1926, est domiciliée à Fontenay-le-Comte, avec sa tante, son époux étant au service militaire. Ceux de Saint Michel sur Loire disent que sa mère, Gabrielle, se retrouve chez Paul GERMAIN, en tant que domestique. Il y a aussi son autre fille, Odette. Le petit dernier, Paul, lui, est chez la fille de Paul GERMAIN, épouse BENON, à la Rue Millette, propriété proche dudit château. Edmond, lui, se trouve à Loge-Fougereuse chez Émile CHARRON, le frère de sa mère, en tant qu’apprenti forgeron.

Par contre, il y a un fait important : Marie Émélie BRY, l’épouse de Paul GERMAIN dont Gabrielle CHARRON est cousine issue de germain, est décédée deux ans plus tôt. Au moment où Gabrielle arrive au château, c’est donc Paul GERMAIN qui en est le maître de maison. Il n’est d’ailleurs pas tout à fait seul, puisque sa sœur Clémentine, veuve, y réside également. Cela rend finalement cet accueil encore plus mystérieux. Pourquoi Gabrielle, veuve de guerre et mère de quatre enfants, se retrouve-t-elle précisément chez Paul GERMAIN, après le décès de la personne avec laquelle elle avait ce lien familial ?

Et dans le château, se trouve donc Clémentine GERMAIN, également originaire de Saint Aubin le Cloud (Deux-Sèvres). Il est à noter également la présence d’un certain Lucien C., domestique, qui s’unira plus tard avec Odette. À la Rue Millette, Prosper BENON, propriétaire et époux de Gabrielle GERMAIN est vétérinaire. Il est originaire de Vernantes (Maine-et-Loire) et Gabrielle GERMAIN de Saint Michel.

La vie de Château à Saint Michel sur Loire

Et au fil des recensements, nous voyons qu’en 1931, au château, la famille ROBUCHON s’est un peu plus regroupée. Edmond, le fils de Gabrielle, y est maintenant présent en tant que pensionnaire et travaillant comme mécanicien chez Monerie à Langeais. Il ne manquerait que Madeleine, sa fille aînée, laquelle vit désormais à Saint Georges sur Cher (Loir-et-Cher) avec son époux Camille GIBAUD. Et nous pouvons remarquer que le dit Lucien C. n’est plus au château, parce qu’employé chez ce même Camille. De même, à la Rue Millette, la famille BENON se regroupe, car nous y voyons, en plus de son fils, Paul, son père, Pierre.

La famille ROBUCHON au château continue d’évoluer au fil des recensements. Le propriétaire, Paul GERMAIN est toujours là avec son épouse. Nous voyons que Gabrielle se retrouve avec son fils Paul, et qu’Edmond, s’étant marié avec Renée DEVOS à St Michel3Marié avec Renée DEVOS, originaire d’Esquelbecq (Nord). La cérémonie s’est déroulée à la mairie de Saint Michel le 7 mars 1936. Nous ne disposons d’aucune photo.​, peu avant le recensement de 1936, est lui aussi avec son épouse. Ce dernier a évolué professionnellement puisqu’il est maintenant forgeron, toujours chez Monerie. Par contre, Odette n’est plus présente. Suite à son mariage4Cérémonie faite à Saint Michel le 1 septembre 1934. Et la fête s’est déroulée au Vieux Château. Nous disposons de plusieurs photos montrant le mariage de Lucien et Odette. On y voit mon père, Joëlle, sa sœur, mon grand-père, ma grand-mère, cette arrière-grand-mère, les mariés, et autres personnes, dont les propriétaires.​, en 1934 avec Lucien C., cité précédemment, nous la retrouvons à Provins, où est né son premier enfant. Et, à la Rue Millette, M. BENON, toujours vétérinaire, est seul avec son épouse.

En avril 1935, Paul part à son tour au service militaire. Puis, en juillet 1936, Edmond s’installe à Langeais. La famille ROBUCHON se disperse donc progressivement. Et, en mai 1938, un autre événement vient toucher la famille GERMAIN : Brigitte, petite-fille de Paul GERMAIN, décède à l’âge de 5 ans.

Avec les enfants qui deviennent adultes et la guerre, la vie de château change

En septembre 1939, Edmond et Paul partent faire leur devoir militaire pour défendre la France. Ils sont démobilisés en juillet 1940. En 1941, il n’y eut pas de recensement et pour cause. Le gouvernement de Vichy ayant certainement d’autres chats à fouetter. De fait, Odette, Lucien et Edmond étant parti, il ne resterait tout au plus que 3 personnes. Gabrielle CHARRON, éventuellement son fils Paul, et M. GERMAIN. Et c’est au mois d’avril 1944 qu’il décède.

Cependant, avec les bombardements sur Tours, comme nous le raconte Dominique, ma tante, la famille de sa fille aînée, Madeleine, y trouve refuge. Cela remettra un peu d’animation pour quelques temps. Et au mois de juillet, la fille de Paul GERMAIN prend possession de son héritage. Et après leur départ en septembre, pour la rentrée scolaire, il ne reste plus que Gabrielle CHARRON et la famille BENON. Mais, en novembre 1945, sa fille, Gabrielle GERMAIN, décède. Il ne reste plus, en principe que M. BENON et Gabrielle CHARRON.

Je souhaiterai faire un aparté concernant ce moment en fin de guerre raconté par Dominique : « face au château de l’autre côté de la Loire, des soldats allemands nous tiraient dessus au niveau de l’esplanade. De fait, M. BENON mit une protection à partir de fagots de bois pour pouvoir traverser la cour sans être atteint par ces tirs. Et qu’un jour cachée au pied de cette barrière, j’entends la cloche du village sonner à toute volée. Je me mets alors à chanter « la guerre est finie, la guerre est finie ». Mais, M. BENON me somme de me taire, puis a finalement compris que j’avais raison de chanter ainsi. »

Ensuite, Prosper BENON, devenu veuf, se retrouve seul avec la « domestique » du lieu, Gabrielle CHARRON. Les recensements de 1946 n’étant pas arrivés aux archives départementales, il n’est pas possible d’en dire plus. Cependant, en 1956, a lieu au dit château, la fête des 70 ans de Gabrielle. Quelques photos peuvent en témoigner. Gabrielle y décède en 1962. Arrivée en 1926, elle avait 41 ans, elle a donc vécu 36 ans au château. M. Prosper BENON décède l’année suivante. Son fils, Paul, dont j’ignore tout et qui a hérité du dit château, y décède aussi en 2005.

Cependant, en 1956, a lieu au dit château, la fête des 70 ans
Lors des 70 ans de Gabrielle CHARRON, toute la famille s’y regroupe ; ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. La famille BENON y est présente.

Eh bien, tout cela nous permet de retracer cette vie de château en Touraine. Mais, le lien entre les familles n’est toujours pas exposé. C’est ce que nous allons voir dans les chapitres qui suivent.

La trace de la famille BRY/GERMAIN en Touraine

D’une part, la trace la plus ancienne de Frédéric BRY, le père de Marie Émélie, en Touraine et plus précisément à Saint Patrice, date de 1853. Son nom est ainsi mentionné sur un acte de décès. Celui de son frère Émile. Et conjointement avec un autre frère, Jules, ils viennent déclarer cet acte en mairie. Ainsi, ce n’est pas seul qu’il y ait venu, mais avec 2 frères. Lors de cette déclaration, le défunt avait 27 ans, Jules 22 et, lui, 21 ans.

Ensuite, nous le retrouvons, en 1856, chez la famille GOISNARD, à la Rumillette, en tant que domestique. Et 2 ans plus tard, en 1858, il épouse Émélie GOISNARD, la fille de son patron. Malheureusement, les archives n’ont pas permis de dire ce qu’était devenu Jules. Et au fil des recensements, nous le voyons toujours à la Rumillette, avec son épouse, sa fille, son beau-père, en tant que propriétaire cultivateur. Puis, son beau-père disparait (1881), mais, lui, reste dans cette propriété. Et après le mariage de sa fille (1882), Marie Émélie BRY, avec Paul GERMAIN, également originaire des Deux-Sèvres, ce dernier est visible à la Rumillette (1886, 1891), propriétaire, lui aussi.

L’apparition de la famille CHARRON/POIRIER en Touraine

Au recensement de 1896, apparait une vraie surprise. En plein bourg de St Michel, apparait une nouvelle famille, les CHARRON/POIRIER. CHARRON, tiens donc ! Il faut dire que c’est un patronyme assez répandu en France car il correspond à un métier courant ! Mais, le Georges CHARRON, qui apparait ici, n’est autre que le fils d’Aristide CHARRON, lui, qui fut présent à la célébration du mariage de Frédéric BRY avec Émélie GOISNARD. Étant issu d’un couple CHARRON/BRY, on peut dire que les BRY reviennent en Touraine, mais, sous une autre identité. Plus de 40 ans après Frédéric ! Et un deuxième clou planté en Touraine.

Georges est le dernier enfant du couple CHARRON/BRY et il a 13 ans d’écart avec son frère Ernest, le père de Gabrielle CHARRON. Après que celui-ci se soit marié et se soit installé à Loge-Fougereuse, avec sa mère, il y demeura et y fut apprenti forgeron. Les recensements de 1886 ne nous permettent pas d’avoir sa trace. Mais, son livret militaire nous indique qu’après son service à Nantes, effectué en 1888, il s’installe en 1894, à St Michel. Et il y épouse, 6 mois plus tard, Berthe POIRIER. Et de forgeron, il devient pépiniériste. Par contre, du clou, on peut passer à l’arbre ! Mais, nous verrons plus tard que cet arbre a des jambes, ou plutôt qu’il n’a pas vraiment pris racine en Touraine.

Résumons cette migration poitevine

Alors que d’un côté, Frédéric BRY, s’étant bien installé en Touraine où il fonda une famille, il cède sa place à sa fille unique, Marie Émélie, et son gendre, Paul GERMAIN, peu avant la fin du siècle. D’une certaine manière, Georges CHARRON vient, lui, prendre la relève de ces Poitevins en Touraine. Ce sera de courte durée, car, bien qu’ayant semé 3 graines, il emmène ses pousses en Algérie pour y décéder en 1918. Cependant, Marie Émélie BRY, épouse GERMAIN, reste l’héritière du Vieux Château. Lesquels pourront recevoir la dite famille ROBUCHON-CHARRON, en perdition.

Gabrielle CHARRON, épouse ROBUCHON, était la cousine de la propriétaire du Vieux Château, Marie Émélie BRY, avec une génération d’écart.

Et pour mieux comprendre ce que pouvait représenter ce lien familial, imaginons simplement la situation

Si je prenais la place de Paul GERMAIN, veuf de Marie Émélie BRY, propriétaire d’une grande maison, et que la fille d’un cousin germain de mon épouse décédée se retrouvait, après la Grande Guerre, dans une situation difficile avec ses enfants, il ne serait pas si extraordinaire que je lui ouvre ma porte. Elle pourrait y trouver refuge pendant plusieurs années, tout en participant à la vie de la maison, à son entretien, à la cuisine et à tout ce qui fait le quotidien d’une grande demeure. Ses enfants grandiraient eux aussi dans cet environnement.

Et puis, il y aurait peut-être aussi une autre raison, plus humaine encore. Après la disparition de son épouse, accueillir cette cousine de celle-ci et ses enfants aurait pu donner un peu de vie à une maison devenue plus vide. Paul GERMAIN n’était d’ailleurs pas tout à fait seul, puisque sa sœur Clémentine, elle aussi veuve, y résidait. Mais la présence de Gabrielle et de ses enfants pouvait malgré tout apporter une autre forme de compagnie, celle d’une famille.

Dans une telle proximité, les liens familiaux ne resteraient évidemment pas abstraits. Ils se renforceraient au fil des jours, des repas, des services rendus, des événements heureux ou malheureux. Des souvenirs communs se créeraient.

C’est peut-être ainsi qu’il faut comprendre la présence de Gabrielle CHARRON et de ses enfants au Vieux Château. Nous n’avons pas retrouvé de document qui raconterait précisément les circonstances de cet accueil. Mais la généalogie nous montre désormais quelque chose d’essentiel : ils n’étaient pas des étrangers. Ils étaient de la famille de son épouse.

Et peut-être que cette simple proximité explique en partie pourquoi, des années plus tard, mon père se souvenait encore avec autant d’affection de ce « Vieux Château », de sa grand-mère Gabrielle et surtout de sa cuisine. Derrière le souvenir d’une charlotte à trois étages, il y avait peut-être aussi celui d’une famille qui, à un moment difficile de son histoire, avait trouvé là un refuge.

  1. Il citait notamment ce plat de poisson de Loire qui était présenté aux invités, sur un grand plat en argent, avant de retourner en cuisine pour la découpe. Il est à noter que cette école créée en 1895 n’est pas gratuite. Sa formation a pu être payée par un tiers. Peut-être M. GERMAIN. Actuellement le tarif est de 60 000 euros pour neuf mois de formation.
  2. Il disait aussi qu’il avait aidé sa grand-mère pour la charlotte au chocolat à 3 étages ; il avait trempé les biscuits à la cuillère dans le rhum. Il en était fier. Et que si la charlotte tenait debout, c’était grâce à lui.
  3. Marié avec Renée DEVOS, originaire d’Esquelbecq (Nord). La cérémonie s’est déroulée à la mairie de Saint Michel le 7 mars 1936. Nous ne disposons d’aucune photo.
  4. Cérémonie faite à Saint Michel le 1 septembre 1934. Et la fête s’est déroulée au Vieux Château. Nous disposons de plusieurs photos montrant le mariage de Lucien et Odette. On y voit mon père, Joëlle, sa sœur, mon grand-père, ma grand-mère, cette arrière-grand-mère, les mariés, et autres personnes, dont les propriétaires.

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