La rue nationale, à Tours, fait-elle partie des plus anciennes voies de Tours ?

Le 17 décembre 2011, la Nouvelle République publie un article intitulé « Nos ancêtres se dévoilent sous la ligne de tramway » pour annoncer que la « rue Nationale, une ancienne voie utilisée durant toute l’Antiquité, reprenant le tracé actuel de la rue, a été mise au jour [1].​ » Mais, sachant que cette rue Nationale a été « réellement percée à partir de 1777 selon les plans de Jean Cadet de Limay bien qu’il existât avant une rue Traversaine, »[2]​ peut-on dire, comme certains l’affirment, que la rue Nationale fait partie des plus anciennes rues de Tours ? Tout dépend de ce que l’on entend par là.

Faut-il parler de la rue telle qu’elle existe aujourd’hui, créée au XVIIIᵉ siècle, ou du tracé beaucoup plus ancien sur lequel elle s’inscrit ? C’est cette distinction qu’il convient d’examiner. Le fait que cette ancienneté n’ait été révélée qu’à l’occasion des fouilles du tramway, combiné à l’absence d’indices montrant que les aménageurs du XVIIIᵉ siècle avaient conscience de reprendre une voie antique, laisse penser que la mémoire de cet ancien tracé s’était perdue. En revanche, il est impossible de déterminer à quelle époque cet oubli serait intervenu. De plus, le fait que l’on ait utilisé le terme de « percement » pour désigner sa réalisation indique qu’il y avait des constructions sur cet emplacement, même si l’emploi de rue « Traversaine » est mentionnée pour indiquer la présence d’une voie de circulation.

Les fouilles de l’INRAP

D’une part, l’article de la Nouvelle République ne nous en dit pas beaucoup sur cette découverte. Aussi, il nous faut aller voir ce qu’en disent les archéologues en visitant le site Web de l’INRAP. Et c’est ainsi que nous trouvons les informations pertinentes quant aux fouilles de la rue Nationale et de la Place Jean-Jaurès. Plus exactement, celles-ci ont été réalisées dans le cadre de « l’enfouissement d’un collecteur d’eaux pluviales lié à la mise en place du tramway » car cela « nécessitait de descendre entre 3 et 3,50 m sous la chaussée et impliquait la destruction définitive des derniers témoins de l’occupation humaine jusqu’alors préservés [3]​. » De plus, « l’intervention dans la rue Nationale et sur la place Jean-Jaurès est une opération linéaire qui couvre une distance de 470 m sur une largeur de 5 m environ. »

Déjà, les études géologiques menées ont permis de reconnaître un paléochenal ainsi qu’un autre de moindre importance, et, que l’occupation antique est représentée « par des niveaux de circulation reconnus sur une longueur de 400 m selon un axe nord-sud. Ces niveaux pourraient correspondre à trois tronçons distincts [3]​. » De plus, le dit chenal aurait correspondu à un cours d’eau et qu’il aurait limité un des tronçons dans sa partie sud et par le chenal précédemment évoqué qu’il « sera définitivement comblé en dépotoir à la fin du Ier siècle [3]​. » Cela aurait permis « la mise en place du deuxième tronçon dès le début du IIe siècle dans le prolongement méridional de la rue [3]​. » et « qui semblent avoir mis au jour l’extension maximale de la ville du Haut-Empire[3]​. »

Même si depuis l’Antiquité, le développement urbain de Tours s’est principalement organisé le long de la Loire, selon un axe est-ouest, nous voyons que ces fouilles révèlent l’existence d’une voie antique nord-sud, entre la Loire et un de ses chenaux, utilisée pendant plusieurs siècles, sous-jacente à la rue Nationale. Et les archéologues de rajouter que « la voie a très certainement fonctionné jusqu’au IVe siècle, et peut-être même durant le haut Moyen Âge[3]​. » Les fouilles ont aussi mis en évidence jusqu’à six niveaux de circulation successifs, témoignant d’un entretien régulier et d’une utilisation durable de cette voie pendant plusieurs siècles. Et ce n’est toutefois qu’au XVIIIᵉ siècle que cet axe acquiert un rôle structurant dans l’organisation de la ville avec le percement de la rue Royale.

Et, quand on parle d’oubli potentiel, l’INRAP est plus précis. Il semblerait que la voie ait progressivement disparu physiquement. Les archéologues évoquent même « une récupération des matériaux de la voie antique [3]​. » Autrement dit, les pierres de la chaussée auraient été démontées ; elles auraient servi ailleurs ; il ne restait plus réellement de route. C’est encore plus fort que l’idée d’un simple oubli. La voie aurait cessé d’exister matériellement. Ces fouilles montrent bien que cette voie antique avait disparu du paysage urbain depuis plusieurs siècles. Transformé en jardins, rues tortueuses, terres cultivées et friches jusqu’au XVIIIᵉ siècle, son emplacement ne conservait plus les caractéristiques d’un axe de circulation. Ainsi, nous pouvons dire que les concepteurs de la rue Royale n’avaient pas forcément conscience de réutiliser un tracé antique.

De l’importance de cette voie

Pour ce qui est de l’importance de cette ancienne voie, à l’époque romaine, « une voie parallèle à la rue Nationale, implantée environ 80 m plus à l’est et reconnue lors d’un sondage effectué en bordure de la rue de Lucé, est assimilée au cargo maximus. » Celle-ci devant se trouver dans le prolongement du pont de l’Île St Jacques, lequel se trouve à l’est du pont Wilson. Cela montre en revanche que cette voie n’était pas le cardo maximus de Caesarodunum, qui se trouvait environ 80 m plus à l’est. Il est donc difficile de lui attribuer le rôle d’axe principal de la cité. Son importance pouvait néanmoins être réelle, comme semblent l’indiquer les six niveaux de circulation successifs mis au jour par les fouilles. Elle pouvait constituer un axe secondaire de circulation et de desserte de cette partie de la ville antique. De fait, le temple, dont les restes ont été découverts en 1951 [4]​, complétées par d’autres fouilles ultérieures jusqu’en 2000, lequel se trouvait au carrefour de la cardo maximus et de la decumanus maximus (actuelle rue de la Scellerie), lui tournait le dos car l’entrée se trouvait dans cette cardo maximus.

En dehors de cette desserte locale, cette voie avait-elle une continuité vers d’autres cités, telle Poitiers, comme on peut le voir actuellement avec la Route Nationale 10 puisque le chenal ayant été comblé cela aurait pu en être l’occasion ? L’article du site Web Les Portes du Temps, lequel est basé sur les ouvrages Géographie des Gaules, de Walckenaër, et Recherches sur les voies de communication de l’ancienne province de Touraine, d’Auguste Chauvigné, nous indique que sur les 9 grandes voies passant en Touraine, la voie de Limonum (Poitiers) à Caesarodunum (Tours) dont « on a nié longtemps la direction vers Montbazon et Sainte-Catherine, faute de documents » pourrait être une option intéressante. Cependant, il est dit que « le chemin venant de Limonum entrait en Touraine à Portus de Pilis (Port de Pile), à la jonction de la Vienne et de la Creuse, dans le seul but de n’avoir qu’une fois la rivière à traverser [5]​» et que, avant d’arriver sur Caesarodunum, « elle descendait la côte du Cher à Grandmont et entrait à Tours par la porte du Sud qui se trouvait à gauche de l’arène [5]​(ou amphithéâtre). » Étant donné que ce monument se trouvait plus à l’est, presque en limite de la zone urbanisée, cela ne correspond pas à notre voie en question.

D’est en ouest vers nord-sud

Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer qu’avant le percement de la rue Nationale, l’organisation des principaux axes de circulation de Tours était essentiellement structurée par la Loire et par un axe est-ouest. Cela ne signifie évidemment pas qu’il n’existait pas de voies nord-sud, comme celle qui vient d’être mise au jour sous l’actuelle rue Nationale. Aussi, l’article précédent nous montre également que, d’une part, la voie de Genabum (Orléans) à Juliomagus (Angers) suivait la rive droite de la Loire. A S. Symphorianus, se trouvait un « embranchement qui descendait aux ponts (de l’Île St Jacques & de l’Ile Aucard) sur la Loire et pénétrait dans Caesarodunum. » Celui-ci permettait également de raccorder la route vers Sundinum (Le Mans). Et d’autre part, à Nazelles, la route de Genabum était coupée par celle venant d’Autricum (Chartres) permettant de fournir une nouvelle entrée à Caesarodunum en passant par Amboise, Montlouis, pour arriver au castrum de Tours lequel portait le nom de Porte d’Orléans.

Le percement de la rue Royale, au XVIIIᵉ siècle, constitua donc une rupture majeure en faisant du nord-sud un nouvel axe structurant de la ville. Ainsi, pour une voie centrale, dans l’axe nord-sud, « il faut remonter à un plan daté de 1739, où, pour la première fois, est évoqué l’idée d’une voie méridienne de Tours. Elle prend son origine en reliant plusieurs rues déjà existantes : la rue Traversaine, la Neuve-Saint-Louis, la rue du Bac. » selon l’article de la NR du 18 novembre 2017. Et il est ajouté que « au milieu du XVIIIe siècle, on procède à la première percée nord-sud de la ville selon le tracé de la Grande Route d’Espagne. Un arrêté du conseil d’État du roi daté du 14 mai 1767 officialise la naissance de la rue. Le percement en tant que tel remonterait à 1777. » Cela permettant de fluidifier la circulation, surtout, si on l’envisage comme une voie importante permettant de relier Paris à l’Espagne.

L’embellissement

À l’époque du percement, il n’était nullement question de faire renaitre une voie romaine antique, mais ce tracé était bien plutôt inscrit dans un projet plus large. Lequel était à l’initiative du roi Louis XV. Le but principal était d’une part d’embellir cette ville afin de rompre avec la ville existante, issue de l’époque médiévale. « C’est une véritable transformation que connait la ville de Tours, faisant basculer son axe d’orientation de 90 degrés. Cette volonté de rupture n’est pas due au pouvoir local mais est imposée par l’autorité centrale. Le roi Louis XV voit en effet, [à travers la construction de la nouvelle voie conduisant de Paris à l’Espagne, l’occasion de modifier en profondeur l’organisation spatiale de Tours [6]. » Pour ce faire, il fait lui-même appel à l’intendant de la Généralité de Touraine et aux ingénieurs des Ponts et Chaussées associés.

Jusqu’à la seconde moitié du XVIIIe siècle, la rue Traversaine était une voie tortueuse, a priori encadrée par des jardins, menant à un arc de triomphe érigé entre 1688 et 1693 en l’honneur de Louis XIV. Ce monument baroque, situé face à la Loire, a été démoli pour laisser place à la nouvelle perspective royale et au pont[6]. Cette transformation urbaine majeure permettait donc de moderniser l’entrée nord de la ville et de fixer un nouveau plan d’orientation. Il était plutôt excentré par rapport au cœur historique de la cité. Ce dernier, plus à l’est, comprenait des bâtiments tels que le château de Tours, la cathédrale Saint Gatien, entre autre. Le seul monument qui s’y trouvait était un Arc de Triomphe érigé, à la fin du XVII° siècle, en l’honneur du roi Louis XIV en souvenir de la révocation de l’Édit de Nantes. Et l’article de Jean-Luc FORHEL, confirme que celui-ci se trouvait « au débouché d’une rue tortueuse dont la partie septentrionale s’appelle la rue Traversaine[6]. »

Les travaux

Les premiers travaux ont eu lieu au sud de Tours avec la chaussée de Grammond, laquelle est surélevée pour éviter les inondations. Elle est reliée par deux ponts traversant les bras du Cher. Au nord, sur la Loire est construit un nouveau pont en remplacement de l’ancien remontant à l’an mille, lequel ne répondait plus aux besoins de circulation. De l’autre côté du nouveau pont, et au pied de la tranchée pratiquée dans le coteau nord dans la commune de Saint Symphorien, sont construits 4 pavillons d’octrois. Avant même la fin de ces travaux, les ingénieurs envisagent le percement d’une avenue rectiligne traversant du nord au sud la vieille ville sur le tracé de la rue Traversaine, entre autre. Ainsi, en redressant cette voie « aménagée par tronçons et peu esthétique », les urbanistes du XVIIIᵉ siècle semblent avoir choisi un axe qui coïncidait en partie avec celui d’une ancienne voie antique, sans que les sources disponibles montrent qu’ils en avaient connaissance. Et sont construits deux bâtiments jumeaux avec la bénédiction royale. Ils permettaient d’offrir une symétrie parfaite à l’ouverture de la nouvelle rue ; l’un devant abriter la mairie et l’autre un musée.

Conclusion

Ainsi, la rue Nationale ne peut être considérée comme l’une des plus anciennes rues de Tours si l’on parle de la rue elle-même, créée dans la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle. En revanche, les fouilles archéologiques réalisées lors de la construction du tramway ont montré que son tracé reprend celui d’une voie antique utilisée pendant plusieurs siècles. Cette découverte ne signifie donc pas que la rue actuelle est antique, mais qu’elle s’inscrit sur un axe de circulation beaucoup plus ancien, dont la mémoire semble s’être perdue au fil des siècles avant d’être retrouvée grâce à l’archéologie.

Références
  1. Rédaction. (2011). Nos ancêtres se dévoilent sous la ligne de tramway.
  2. Wikipedia. (n.d.). Rue Nationale (Tours).
  3. INRAP. (2011). Rue Nationale et place Jean-Jaurès.
  4. INRAP. (2000). Temple de la rue Nationale.
  5. Les-Portes-du-Temps. (2018). Voies romaines via Romana Cœsarodunum (Tours).
  6. Porhel, J. (2013). L’entrée nord de la ville de Tours : un enjeu majeur d’urbanisme depuis le XVIIIe siècle.

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