Cette phrase qui sert de titre nous a souvent été répétée par notre père. Elle lui aurait été dite par la fameuse tante Mélie. Et à partir de cette phrase nous avons échafaudé nombre de cas où cette phrase a pu être dite. Et celle, plus récurrente fut d’imaginer une trahison que cette tante aurait vécu raison pour laquelle elle lui aurait été dite dans le but de ne pas en avoir pour ne pas souffrir d’une éventuelle trahison. Et pourtant, il en eut dans sa jeunesse. Tant en tant que scout qu’avec une bande de copains. Et les photos, ainsi que les courriers, sont nombreux à nous les montrer, notamment lors de ce périple en car au Mont Saint Michel. De plus, ses beaux-frères, Pierre qui épousa sa soeur Joëlle, et Roger, le frère de son épouse Madeleine, laquelle y était également, ont fait partie de cette bande de copains.
Mais celle-ci nous a été raconté de manière plutôt ironique avec l’intitulé « la bande Velpeau ». Et c’est peut-être là, dans cette bande, qu’il nous faut plutôt chercher la raison pour laquelle cette maudite phrase lui a été dite. Ce serait donc une partie de cette fameuse « bande Velpeau » qui aurait pu être à la base de cette trahison. Et il est important pour nous de comprendre tout cela car cette phrase fut, pour nous, un peu comme une injonction, de la même manière que le « mange donc d’la merde » le fut pour moi au point de détester cette envie d’en manger, tellement il le rabâcha, même si je n’en était pas la destinatrice. Aussi, j’ose espérer que ce n’est pas la raison pour laquelle cette maudite répétition n’est pas la cause de mon manque d’amis.
Eh bien, je pense que cette soi-disante trahison nous est beaucoup plus proche que celle imaginée autour de la tante Mélie. J’aurai tendance à penser à un fait qu’il nous a aussi été relaté. Bien qu’il n’associa jamais les deux événements dans le même moment. Avec le recul, je me demande si l’origine de cette blessure ne se trouve pas dans les relations qu’entretenait mon père avec son beau-frère Roger. Lequel n’apparait sur aucune des photos dont nous disposons concernant cette fameuse « Bande Velpeau ».
Une hypothèse de reconstruction
Un jour, rentrant du boulot, il ne trouve personne, rue Maurice de Tastes. Pas sa fille Madeleine, ni même son épouse Madeleine. Il se rend, peut-être par intuition, rue Devildé, au domicile des parents de sa femme. Ainsi, il la trouve allongée sur un lit en mauvaise santé. Ce faisant, il souhaite appeler le médecin de la famille, le Dr Autret, mais la belle-famille s’y oppose. Il insiste. Ses beaux-parents ne sont pas contents, Dieu se chargera d’améliorer la santé de leur fille. Probable que le dit beau-frère, gardant le même état d’esprit que ses parents s’y oppose. Il n’empêche que, malgré tout, le Dr Autret arrive, ausculte la malade, voire jusqu’à faire une ponction lombaire, dont les échos familiaux s’en sont fait les gorges chaudes au point que des décennies plus tard, il nous a été dit que le handicap de Maman serait lié à cette aiguille qui se serait cassé à ce moment-là. Comme souvent dans les histoires familiales, les souvenirs et les interprétations se sont mêlés au fil du temps.
De fait, cet épisode est très éloigné de celui où maman a commencé à ne plus pouvoir marcher et a dû se déplacer en fauteuil roulant. Entre les deux, c’est-à-dire entre juillet 1954 et 1968 ou 1969, s’écoulent près de quinze années. Sa première fille, Madeleine, se souvient d’ailleurs l’avoir connue sans ce handicap. Quatre ans plus tard naissait son deuxième enfant et, selon les mots retrouvés dans une lettre, elle s’en remit, même tardivement. Puis vint la naissance de son troisième enfant en 1963. Bien que la récupération ait alors été plus difficile, elle retrouva néanmoins l’usage de ses jambes. À cela s’ajoute encore l’épisode de l’interruption médicale d’une grossesse ultérieure.
Ce faisant, papa a pu se sentir trahi par ce beau-frère, et aussi ancien compagnon de jeunesse, qui a préféré soutenir sa famille plutôt que de soutenir le copain avec lequel il a pu avoir une certaine complicité. Je me demande aujourd’hui si ce n’est pas à ce moment-là, s’en étant confié à celle qui le considérait comme « son fils chéri » lui dit cette fameuse phrase qui fut pour nous comme une injonction. C’est peut-être là que se situe l’événement que mon père a vécu comme une trahison. Et parmi les différentes hypothèses que j’ai envisagées, celle-ci me paraît aujourd’hui la plus cohérente. Aussi, je ne ressens plus le besoin d’aller chercher l’origine de cette phrase dans un épisode hypothétique du passé de tante Mélie. Cette explication, plus proche de l’histoire familiale que nous connaissons, m’apporte aujourd’hui une forme de soulagement. Comme si une énigme longtemps laissée en suspens trouvait enfin une réponse plausible.
Les pièces du puzzle
Outre le fait des ragots familiaux entendus, bien des années après, il ne m’a jamais semblé que tonton Roger ait beaucoup apprécié papa. Étonnant pour d’anciens copains de jeunesse. Je m’en suis rendu compte, entre autre, lorsque revenant de Sochaux, en août 1981, je l’ai trouvé en train de faire l’isolation de ma chambre, laquelle servait plus à maman qu’a moi, à l’époque. C’est alors qu’il me dit dans le garage « je ne le fais pas pour Camille, mais pour ma soeur ».
Mais, il était où ce frère si charmant, si compatissant envers sa soeur quand elle était malade. Je n’ai aucun souvenir de sa présence rue de Carcassonne. D’ailleurs, on y voyait beaucoup plus souvent la famille de papa que celle de maman, les CHÂTELAS, à part tata Bernadette. Pourquoi trouve-t-on, à quelques exceptions, toujours la famille GIBAUD présente, prête à nous accompagner de bon ou mauvais gré, mais toujours présente. Et quand il fut question de l’héritage CHÂTELAS, pourquoi Maman s’en est-elle prise à Roger, son frère, si compatissant envers ses problèmes de santé ? Ne serait-ce pas parce qu’il n’était justement pas là pour représenter ses parents auprès d’elle ? En tout cas, nous le saurons jamais.
Ainsi, voici une histoire reconstruite avec des morceaux connus que nous n’avions pas eu le courage de rassembler jusqu’à maintenant, tellement nous étions préoccupé à essayer de le faire porter à cette tante Mélie, tellement maudite. Il faut dire que contrairement à la famille CHÂTELAS, la famille GIBAUD est pleine de récits, tant malheureux que plaisants. Et pour moi, là est la clé de l’énigme concernant une trahison familiale ou de copain. Et la tante Mélie semble ne rien avoir à faire avec ça, si ce n’est cette fichue phrase que ne cessa de répéter son « fils chéri » que fut notre père et qui, de par sa répétition, fut pour nous comme une injonction.
De la légende familiale à l’histoire familiale
Cette interprétation ne repose sur aucun document permettant de la confirmer avec certitude. Elle résulte de la mise en relation de souvenirs, de récits familiaux et d’indices épars. Aujourd’hui, elle me paraît toutefois expliquer plus simplement l’origine de cette phrase répétée par mon père que les hypothèses que nous avions longtemps construites autour de tante Mélie.
Peut-être la réponse véritable nous échappe-t-elle désormais. Les principaux témoins ont disparu et il ne reste que des fragments de mémoire. Mais cette reconstruction a au moins le mérite de replacer cette phrase dans l’histoire concrète de la famille plutôt que dans une légende dont personne ne semblait plus connaître l’origine.
Au fond, cette enquête ne dit peut-être pas seulement quelque chose de mon père. Elle montre aussi comment certaines paroles traversent les générations alors même que les événements qui les ont fait naître finissent par être oubliés. Il ne subsiste alors qu’une phrase, répétée inlassablement, dont chacun cherche ensuite à comprendre le sens.
Cette recherche ne m’a pas seulement conduit à une autre interprétation de la phrase de mon père. Elle m’a aussi amenée à regarder autrement la place de tante Mélie dans l’histoire familiale. Les zones d’ombre demeurent nombreuses et il est probable qu’elles le resteront. Mais je ne ressens plus aujourd’hui le besoin de lui attribuer ce dont je ne peux apporter la preuve. Cela aussi est une manière de refermer une vieille histoire.