Joëlle nous a quittés au début de l’année 2026.
Au cours des dernières années, je lui rendais visite de temps à autre. C’était autant pour le plaisir de la voir que pour l’écouter raconter ses souvenirs. Ces rencontres furent pour moi de précieux moments, durant lesquels j’ai découvert une partie de l’histoire familiale que je ne connaissais pas toujours.
Bien sûr, certains récits se sont perdus avec le temps. D’autres, en revanche, ont laissé une empreinte durable et constituent aujourd’hui une part importante de ma propre histoire familiale. Après le décès de sa mère, Patricia a eu la gentillesse de mettre par écrit les souvenirs que Joëlle lui avait transmis. Le texte qui suit en est le résumé.
En le publiant sur ce site consacré à la généalogie familiale, je souhaite rendre hommage à Joëlle et préserver la mémoire de son vécu. Ces souvenirs évoquent principalement son enfance, marquée par les difficultés de la guerre, l’exode, la maladie de sa mère et les épreuves traversées par sa famille. Ils constituent aussi un témoignage précieux sur une époque aujourd’hui révolue.
Les origines familiales
Gabrielle CHARRON se retrouva veuve après la Première Guerre mondiale. Son mari, gazé pendant le conflit, mourut1Il mourut plusieurs années plus tard, en septembre 1929 en laissant quatre enfants :
- Madeleine, mère de Joëlle ;
- Odette, qui épousa [Lucien] CHARLEMAGNE et eut deux enfants, Paul [dit Paulo] et Monique ;
- Edmond ;
- Paul.
Après ce drame, Gabrielle entra au service de M. BENON2Il existait un lien de parenté entre Gabrielle CHARRON et Gabrielle GERMAIN, épouse de M. BENON. En effet, Émélie BRY, mère de Gabrielle GERMAIN, était une cousine germaine d’Ernest CHARRON, père de Gabrielle CHARRON. Les deux Gabrielle étaient donc cousines issues de germains (cousines au deuxième degré)., propriétaire du Vieux Château de Saint-Michel-sur-Loire. Employée comme servante,3Selon son frère Camille, elle était même cuisinière dont il appréciait les desserts. elle bénéficia néanmoins du soutien de son employeur pour élever ses enfants. M. BENON, veuf depuis la guerre, avait un fils nommé Paul. Le père de son épouse était M. Paul GERMAIN, sénateur d’Indre-et-Loire.
Gabrielle avait également trois frères et sœurs4En fait, la fratrie CHARRON comportait 5 enfants : Émile, Émélie, Julienne, Gabrielle et Ernest :
- Émélie, dite « tante Mélie », qui ne se maria jamais et vint plus tard habiter chez Camille G. et son épouse Madeleine ;
- Julienne, qui fut d’abord dame de compagnie d’une comtesse. Après le décès de celle-ci, elle entra au service de l’abbé MOISAN, d’abord à Rouziers, puis à Cléré-les-Pins et enfin à La Benâte, près de Nantes ;
- Albert5Le frère qui épousa Marthe QUÉRÉ est prénommé Aristide, plutôt connu en tant qu’Émile , qui épousa Marthe MOISAN [en fait, QUÉRÉ]. Ils eurent une fille, Ginette.
Joëlle et Camille y allaient souvent et un jour Camille, de retour d’Indochine, aurait volé de l’argent à la tante Julienne.
La maladie de Madeleine
En 1938, Madeleine, la mère de Joëlle, sombra dans une profonde dépression après la perte d’un enfant. Peu après naquit Dominique, une naissance qui, selon ses souvenirs, n’était pas souhaitée. Madeleine s’enfuyait fréquemment et Joëlle devait souvent partir à sa recherche. Elle fut finalement hospitalisée.

Pendant la guerre, l’hôpital fut transféré au château du Puits d’Artigny6De 1941 à 1942, il est investi par les troupes allemandes, il devient ensuite une annexe pour les grands blessés de l’Hôpital de Tours, puis un refuge pour les habitants de Lorient en Bretagne, évacués après les bombardements. Puis, jusqu’en 1946, il sert de maternité.. Lui rendre visite constituait une véritable expédition. Tante Mélie, Joëlle et Dominique partaient tôt le matin pour prendre le train à la gare de Tours en direction de Monts. Arrivées vers neuf ou dix heures, elles poursuivaient leur trajet à pied jusqu’au château, en passant devant le Ripault.
Et une fois, en revenant à la gare de Monts pour rentrer à Tours elles avaient été très surprises et choquées de voir un train à l’arrêt avec plein de personnes qui réclamaient à boire. Elles ne savaient pas encore à ce moment-là que c’était des déportés.
L’exode de 1940
Au début de la guerre, Camille père partit travailler à Saint-Étienne7Plus exactement, c’est au Chambon-Feugerolles, chez Dervaux, dans les hauts fourneaux.8Dès septembre 1939 et intensifié en 1940, les usines comme Dervaux (spécialisée en boulonnerie de précision et forge) ont reçu l’ordre de l’État de produire massivement pour l’effort de guerre (obus, pièces d’aviation, ferrures). Victime d’un grave accident, il fut brûlé à plusieurs degrés sur toute la poitrine mais réussit à rentrer à Tours par ses propres moyens.
Son frère Pierre, quant à lui, était prisonnier en Allemagne9Fait prisonnier en juin 1940. Il emprisonné au Stalag II C, à Greifwald. Il a été libéré fin mai 1945..
Lorsque l’exode commença, le grand-père GIBAUD, demeurant à Puy-de-Serre en Vendée, loua une voiture avec chauffeur afin de ramener sa famille dans son village. Cependant, Dominique se trouvait alors chez la tante Julienne à Rouziers. Il fut donc décidé que Joëlle accompagnerait seule le chauffeur pour aller la chercher.
Sur le chemin, il fallait également prévenir Gabrielle, restée au château de Saint-Michel-sur-Loire, que toute la famille partait pour la Vendée. Pendant ce temps, le Pont de pierre de Tours fut bombardé et détruit10Le bombardement aérien allemand fut sans effet. Cependant, pour les empêcher d’entrer dans la villed e Tours, les soldats français minèrent une arche.. Le voyage dut donc s’effectuer par Saumur.
Dans la voiture prirent place :
- à l’avant, le chauffeur, le grand-père GIBAUD et le petit Camille installé entre ses jambes ;
- à l’arrière, Camille GIBAUD, encore couvert de bandages, Joëlle, tata Mélie et Dominique assise sur ses genoux.
À leur arrivée à Puy-de-Serre, ils furent accueillis par Madeleine, l’épouse de Pierre GIBAUD, alors prisonnier en Allemagne. Elle vivait avec ses enfants Félix, Marcel, Denis et Marie-Pierre11Denis et Marie-Pierre sont nés après la guerre, respectivement en 1946 et 1948..
La maison dut alors héberger onze12Plus exactement 9. Voir note précédente. personnes.
Au premier étage, les couchages étaient organisés comme suit :
- un lit pour Camille père, qui devait dormir seul à cause de ses brûlures ;
- un matelas au sol pour le petit Camille ;
- un lit partagé par tante Mélie, Dominique et Joëlle. Vues les difficultés pour dormir correctement, au bout de quelques jours, un matelas fut installé à même le sol pour Joëlle.
Durant toute cette période, Joëlle se souvenait n’avoir jamais vu un seul soldat allemand dans le village, qu’elle décrivait comme un véritable coin perdu de la campagne vendéenne.
Le retour à Tours
Lorsque la famille revint à Tours, elle découvrit que le quartier des Halles, où elle habitait, avait été bombardé. Il ne restait plus rien : ni vêtements, ni linge, ni souvenirs. La ville les relogea dans l’un des anciens octrois situés au bas de la Tranchée, près du pont de pierre.
Sur le pont se trouvaient des guérites occupées par des soldats allemands chargés de relever les sentinelles. Derrière la maison se trouvait le collège Saint-Grégoire, réquisitionné comme quartier général allemand.
Joëlle gardait le souvenir de soldats souvent âgés, mobilisés plus par obligation que par conviction. La famille leur rappelait leurs proches restés en Allemagne et les relations étaient, semble-t-il, relativement cordiales. À côté de la maison se trouvait un café fréquenté par les militaires.
Chaque soir, Camille GIBAUD se rendait à bicyclette à son travail au journal La Dépêche du Centre. Joëlle l’accompagnait jusqu’à l’entrée du pont bombardé. Des échelles permettaient alors de franchir les gravats et de traverser la Loire.
Un soir, des soldats allemands ivres s’en prirent à son père. Affolée, Joëlle accourut jusqu’au quartier général pour chercher du secours. D’autres soldats vinrent alors maîtriser leurs camarades éméchés.
Les séjours au Vieux-château
À la fin de la guerre, la famille séjourna quelque temps au Vieux-château13Il est fort probable qu’il ont retenu la leçon précédente et que la proximité de la maison d’octroi face au pont, ils ont anticipé en se réfugiant ailleurs..
Joëlle se souvenait que, depuis l’esplanade, laquelle est située en hauteur bien au-dessus de la Loire, les enfants voyaient passer les avions allemands14A la fin de la guerre, les bombardements étaient généralement de la responsabilité des forces alliées, afin d’empêcher les Allemands de fuir par quelque moyen que ce soit (train entre autre). qui se dirigeaient vers Tours et Saint-Pierre-des-Corps. Les appareils volaient si bas qu’ils distinguaient les pilotes dans leur cabine.
Pendant cette période, Camille père continuait chaque jour à parcourir à vélo la distance qui le séparait de son travail.
- Il mourut plusieurs années plus tard, en septembre 1929 ↩
- Il existait un lien de parenté entre Gabrielle CHARRON et Gabrielle GERMAIN, épouse de M. BENON. En effet, Émélie BRY, mère de Gabrielle GERMAIN, était une cousine germaine d’Ernest CHARRON, père de Gabrielle CHARRON. Les deux Gabrielle étaient donc cousines issues de germains (cousines au deuxième degré). ↩
- Selon son frère Camille, elle était même cuisinière dont il appréciait les desserts. ↩
- En fait, la fratrie CHARRON comportait 5 enfants : Émile, Émélie, Julienne, Gabrielle et Ernest ↩
- Le frère qui épousa Marthe QUÉRÉ est prénommé Aristide, plutôt connu en tant qu’Émile ↩
- De 1941 à 1942, il est investi par les troupes allemandes, il devient ensuite une annexe pour les grands blessés de l’Hôpital de Tours, puis un refuge pour les habitants de Lorient en Bretagne, évacués après les bombardements. Puis, jusqu’en 1946, il sert de maternité. ↩
- Plus exactement, c’est au Chambon-Feugerolles, chez Dervaux ↩
- Dès septembre 1939 et intensifié en 1940, les usines comme Dervaux (spécialisée en boulonnerie de précision et forge) ont reçu l’ordre de l’État de produire massivement pour l’effort de guerre (obus, pièces d’aviation, ferrures). ↩
- Fait prisonnier en juin 1940. Il emprisonné au Stalag II C, à Greifwald. Il a été libéré fin mai 1945. ↩
- Le bombardement aérien allemand fut sans effet. Cependant, pour les empêcher d’entrer dans la villed e Tours, les soldats français minèrent une arche. ↩
- Denis et Marie-Pierre sont nés après la guerre, respectivement en 1946 et 1948. ↩
- Plus exactement 9. Voir note précédente. ↩
- Il est fort probable qu’il ont retenu la leçon précédente et que la proximité de la maison d’octroi face au pont, ils ont anticipé en se réfugiant ailleurs. ↩
- A la fin de la guerre, les bombardements étaient généralement de la responsabilité des forces alliées, afin d’empêcher les Allemands de fuir par quelque moyen que ce soit (train entre autre). ↩